Une journée improbable
C'était un dimanche de pluie. Ce jour-là, je m'inquiétais du calme qui régnait dans la gare.
Elle était bondée de monde comme d'accoutumé mais l'ambiance n'avait rien d'habituel : les gens semblaient détendues, s'échangeaient des sourires lorsque leur regard se croisait, tiraient leurs valises sereinement avec un zeste de délicatesse ... Cette atmosphère inhabituelle m'apaisait. Alors, je contemplais, je regardais l'air béat les personnes se mouvoir.
J'avais conscience de chaque instant que je passais dans cette gare, comme si je voulais les garder en mémoire pour toujours.
J'étais tellement happée par ce moment que j'en ai presque oublié mon train. N’eût été l'annonce sonore de la gare pour me sortir de ma torpeur, je me serais laissée aller à ce moment d'extase de longues heures encore.
Cette journée avait quelque chose d'étrange, je le ressentais jusque dans le train.
Cette bizarrerie m’agaçait presque car je commençais à penser que tout cela n'était jamais arrivé; je finissais par croire que cela n'était rien d'autre que le fruit de mon imagination. De la schizophrénie !
Le train s'emplissait de passagers et , moi, j'étais assise à ma place, occupée à m'interroger sur ma potentielle entrée en démence. J'inspirai et expirai profondément pour chasser ces idées maléfiques de mon esprit, lorsqu'un sourire incontrôlé envahit mon visage qui, soudain, s'illumina.
A cet instant même, mon regard croisa celui d'un jeune homme qui s'approchait. Il me rendit mon sourire comme s'il l'avait toujours attendu et s'assit face à moi l'air de rien.
J'essayais de dissimuler ma gêne en sortant d'un geste maladroit un livre de mon sac : Femme nue, Femme noire de Calixthe BEYALA.
Chaque fois que je lisais cet ouvrage en public, je prenais un malin plaisir à scruter les réactions des uns et des autres lorsque leur regard avait le malheur d’atterrir sur le titre. Un titre qui avait le chic de créer le malaise; je me demandais bien quelle pouvait en être la raison. Était-ce le mot "nue" ou le mot "noire" qui dérangeait ? Ou les deux ?
Je n'avais pas la réponse mais il n'en demeure pas moins que j'avais un plaisir vicieux à exhiber ce livre quand j'en avais l'occasion.
Alors, je tenais mon livre à hauteur de mes yeux, comme pour inviter mon vis-à-vis à y poser son regard. Quelques secondes plus tard, je le sentis mordre à l’hameçon. Je baissai le livre lentement et le regardai discrètement ... Contre toute attente, il me regardait l'air amusé, le sourire en coin.
Stupéfaite par sa réaction, je le regardais sans trop comprendre.
" Vous aimez lire ?" me dit-il, enjoué.
Interloquée, je le regardais comme pour le faire répéter la question.
Il reprit en disant : " Votre livre parait intéressant, moi aussi j'aime lire".
Ce fut là le départ d'un beau moment d'échange sur le sujet de la Femme noire.
Le train entra en gare et notre discussion n'avait en rien perdu de sa substance.
Nous restâmes dans la gare à discuter une bonne heure encore. Vint le moment de partir : on se serra la main en se remerciant d'un cœur sincère pour l'agréable moment à parler d'un sujet qui me fascinait, et lui plus encore.
Cette journée m'apprit à profiter de l'instant, à m'émerveiller de tout et de partager avec les autres; car, s'émerveiller ensemble c'est encore mieux.
Profitons du moment présent; posons un regard nouveau sur les personnes et les choses qui nous entourent; perdons nous dans des discussions qui touchent à nos passions, nos convictions ... Car c'est tout cela qui participe au bonheur.

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